Le Roi Lear / Richard III

De William Shakespeare . Mise en scènes Jean-Claude Fall

Les jeunes grimpent quand les vieux tombent.

Shakespeare, Le Roi Lear

Malheur au pays gouverné par un enfant.

Shakespeare, Richard III

Un diptyque

A mes yeux, deux pièces constituent les chefs-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvre de Shakespeare : Le Roi Lear et Richard  III.
Elles rassemblent, me semble-t-il, les thèmes récurrents des tragédies de Shakespeare (des tragédies en général) :
- Le pouvoir (la prise du pouvoir, l’exercice du pouvoir, la perte du pouvoir),
- L’héritage (la guerre des héritiers, les déshérités, la captation d’héritage),
- La légitimité (le légitime contre le légitime, le droit contre le droit, le bâtard, l’aînesse, le droit contre le juste),
- La guerre (droit contre droit, l’épreuve de force, le délire meurtrier, le sang),
- L’innocence assassinée (le meurtre de l’enfant, le crime contre la vérité, la loi du plus fort),
- La Fratrie (les frères ennemis).

L’idée de monter en diptyque ces deux « monstres » de théâtre que sont ces deux rois, ces deux chefs-d’œuvre, vient du désir de mettre en valeur la figure du père dans cette problématique tragique.

Le Roi Lear représente à mes yeux la grande figure archétypale du père dévorateur de ses enfants, de l’ogre-père (on pense bien sûr aux repas sanglants de Thyeste ou de Tantale). A cause d’un « Rien » qui le prive de ce qu’il exige, de ce qu’il désire, l’amour de sa fille, le voilà plongeant le monde et lui-même dans le chaos, jusqu’à la destruction totale et définitive de sa descendance, de sa « lignée ». On trouve là, bien sûr, les tabous les plus forts de la culture judéo-chrétienne. Ils affleurent (l’inceste) ou s’affirment (le parricide, le fratricide, l’infanticide, …).

Dans Richard III c’est la figure en creux du père que l’on voit. C’est l’absence d’un père, d’une autorité royale légitime qui plonge le royaume (la famille royale) dans le chaos. En l’absence d’une légitimité claire et acceptée de tous les fils (les héritiers) des Lancastre(s) et des Plantagenet(s) vont s’entretuer jusqu’au dernier. « Le vainqueur » de cette guerre fratricide sera bien sûr l’enfant renié, rejeté, floué par la nature. Le petit dernier, le vilain petit canard, le boiteux, le bossu, le « pas fini » Richard. Richard III, c’est l’enfant-roi ou plutôt le roi-enfant. Celui pour qui la loi, l’amour, la vie et surtout la mort sont autant de jeux auxquels on joue avec une joie féroce, rageuse. Ce qui résonne le plus dans cette sanglante histoire est le rire féroce, le rire enfantin, le rire dément de cet enfant sans père, livré à lui-même et à sa jouissance de n’être soumis à aucune loi, à n’avoir aucune borne, aucune limite (on pense au roman de Golding « Sa Majesté des mouches » ou plus près de nous, à certain Président de la République).

Jean-Claude Fall

Le Roi Lear

Gérard Lieber

C’est une longue histoire faite de désespoir, de folie, d’errance, de violence aussi entre personnages, c’est à la fois une sorte d’état de guerre interne et externe et qui n’arrête jamais.

Jean-Claude Fall

En fait j’ai l’impression que le Roi Lear ne s’arrête jamais d’être en état d’explosion, ce qui est vrai dans les trois premiers actes. A un certain moment, il cesse de résister à la folie, il se livre à elle, quelque chose en lui se calme, il lâche prise. Il y a beaucoup de termes de psychanalyse qui vont bien avec cette pièce, et donc au moment où il lâche prise, il trouve une sorte de paix, de joie et il accède à une forme de sagesse, à la fois politique et philosophique, mais c’est une sagesse qui vient du côté de la folie, c’est l’endroit où la folie et la sagesse se rencontrent, c’est ce que dit Edgar « bon sens et folie mêlés », à l’image du Fou.

Jean-Claude Fall, entretien avec Gérard Lieber, juin 08

Richard III

Gérard Lieber

Est-ce fatigant moralement pour un acteur d’être toute la journée en train de composer un personnage aussi féroce, avide de pouvoir, désireux du Mal ?

David Ayala

C’est exactement la même question que pour Jean la Chance de Brecht, mais à l’envers. C’est fatigant de défendre la bonté de Jean. Je me disais souvent, pourquoi il ne leur met pas une claque dans la gueule aux gens qui viennent le harceler, le voler, lui prendre tout ? Dans Richard III, c’est très curieux, mais je trouve cela drôle de jouer le Mal. Un rôle de méchant, c’est plus amusant. C’est comme quand on est enfant, on met des masques, on joue à se faire peur. Pour un acteur, c’est super !
J’ai l’impression que plus on avance dans la découverte de rôles comme ça, plus on a envie de se faire peur.
Mais rassurez-vous, je ne suis pas le Diable !

David Ayala, entretien avec Gérard Lieber, juin 08

Le projet, l'équipe

Lorsque, il y a près de trente ans, je montais Le Conte d’hiver au Théâtre de la Tempête, je me souviens m’être dit qu’il me faudrait beaucoup de temps pour retrouver la naïveté, l’innocence, la capacité d’émerveillement, la joie simple d’être là, la candeur et la rouerie, absolument indispensables à toute confrontation avec l’œuvre de William Shakespeare.
Aujourd’hui, dans la maturité de mon travail de metteur en scène, je crois que me voilà à nouveau prêt à cette confrontation joyeuse. Me voilà enfin sûr de « ne pas savoir », « ne pas vouloir », disponible à ce qui arrive, sans crainte, sans orgueil, sans volontarisme.

Ce projet rassemble la troupe du Théâtre des Treize Vents et ses compagnons de route : Roxane Borgna, Isabelle Fürst, Fanny Rudelle, Christel Touret, Luc Sabot et moi-même sommes accompagnés de David Ayala (Jean la Chance), Marc Baylet, Jean-Claude Bonnifait, Julien Guill, Grégory Nardella, Patrick Oton, Alex Selmane. Treize comédiennes et comédiens et un petit chœur de deux adolescents jouent ces deux pièces qui peuvent être présentées en diptyque ou isolées l’une de l’autre bien sûr. Le décor (un décor unique qui se déclinera au cours des deux spectacles) est de mon complice Gérard Didier, les costumes de Gérard Didier et Marie Delphin, la musique de Dimitri Chostakovitch.
Nous avons commencé les répétitions au mois d’avril 2008. Nous allons travailler plus de quatre mois pour créer les deux spectacles en octobre 2008.
Je travaille à ce qu’aucun des deux spectacles ne dure plus de 3 heures.

Jean-Claude Fall, avril 2008

Quelques notes sur la traduction

Sur Le roi Lear depuis le début, je cherche une traduction qui me satisfasse et je ne la trouve pas. J’ai cru la trouver dans la traduction de Jean Gillibert, qui est une très jolie proposition mais qui n’est pas vraiment une traduction. J’ai finalement opté pour ce travail : établir moi-même un texte français pour cette pièce. J’ai déjà traduit, ou adapté de l’anglais, des textes de Shakespeare ou Tennessee Williams…

Pour Richard III, c’est la traduction de Jean-Michel Déprats que j’ai choisie. Une excellente traduction qui correspond très bien à la langue de cour de Richard. Alors que celle de Lear est une langue plus archaïque, plus brute, celle de Richard est plus littéraire, pourrait-on dire, et la langue de Jean-Michel Déprats se « sent » très bien dans cet univers.

C’est intéressant pour moi de voir comment vont fonctionner ces deux textes mis côte à côte. Ce sont deux moments de l’œuvre de Shakespeare très différents. Richard (1592-1593) est écrit au tout début de son œuvre, avec une volonté d’affirmer une poétique, une littérature, beaucoup plus lourde, d’une certaine façon, que Le roi Lear (1606) qui est une pièce de la fin, où l’écriture complètement maîtrisée a trouvé son économie et du coup, devient simple et profonde.

Quelques notes sur la mise en scène

Marc Baylet

Dans le travail que tu entreprends et surtout avec cette idée d’envisager, avec ces deux pièces, le politique, l’absence de père, la présence de père, l’histoire familiale, la tragédie, mais aussi dans ton travail sur les costumes, sur la lumière, sur le son, sur la vidéo, la troupe, on a vraiment le sentiment que tu veux embrasser une totalité…

Jean-Claude Fall

Ça ce n’est pas moi, c’est Shakespeare… Je le dis toujours et je le pense vraiment, pour moi, Shakespeare, c’est tout le théâtre et c’est le théâtre du monde et donc on a envie de raconter le monde quand on est en train de travailler sur cette matière-là et on a envie de raconter tout le théâtre.

MB

Et d’employer toutes les techniques aussi ?

JCF

Oui, mais il faut faire ça avec beaucoup d’humilité et beaucoup de simplicité… et presque de naïveté. C’est ce qui me manquait quand j’ai monté Shakespeare pour la première fois, j’avais envie de rendre compte de tout ce que j’avais compris, alors qu’avec Shakespeare il faut laisser faire l’auteur et il faut se laisser faire. Il faut une certaine maturité pour arriver à ça, accepter de se laisser faire par lui, dans son goût du théâtre public…

Jean-Claude Fall, entretien avec Marc Baylet, juin 08

La dramaturgie

Edouard IV est roi. Mais Richard, duc de Gloucester, a décidé de parvenir au pouvoir par tous les moyens. Il lui faut donc éliminer tous ceux qui font obstacle à son ascension vers le trône, à commencer par son frère Georges, duc de Clarence et son autre frère, le roi à la santé chancelante mais qui a deux fils…
C’est le début d’une histoire féroce.

Dans des temps très anciens, un roi nommé Lear décide soudain d’abandonner le pouvoir. Il convoque ses trois filles et leur demande d’exprimer leur amour pour lui en échange d’une partie du royaume. Gonéril et Régane jouent le jeu. Cordélia, la plus jeune, n’y parvient pas. Fureur du roi qui la déshérite et la chasse…
C’est le début des tribulations tragiques d’un monarque qui perd la puissance, la raison et la vie.

D’un côté l’Histoire, pleine de fracas et de sang, qui vient du Moyen Âge mais paraît horriblement actuelle. Au centre, un personnage difforme, déterminé et cynique qui se vante de surpasser Machiavel et manie la rhétorique, le bon mot et le meurtre avec une énergie stupéfiante. C’est un monstre, un démon, le mal incarné et le représentant presque ordinaire de la mécanique du pouvoir.

De l’autre côté, une légende lointaine qui ressemble à un mythe fondateur. Au centre, une figure paternelle qui par ses errements provoque le désordre et déchaîne les passions les plus brutales. Il y a guerre sur les champs de bataille, dans les familles et dans les esprits. Cette terre n’est-elle peuplée que de fous et d’aveugles ?

La roue du destin emporte les uns et les autres vers les hauteurs ou vers la chute dans ce théâtre monde que Shakespeare n’a cessé de perfectionner de 1592, probable date de composition de Richard III, à 1606, date de représentation de King Lear.

Et nous voilà à notre tour, invités à regarder, à écouter ces scènes étonnantes.
En pleine tempête, extérieure et intérieure, Lear rencontre sur la lande un vagabond à demi nu, un pauvre Tom : «  L’homme n’est pas plus que ça ? ». Comme retombé en enfance, Lear s’obstine à interroger le malheureux Edgar qui n’est plus rien et s’est déguisé : « Laissez-moi d’abord parler à ce philosophe ! / Quelle est la cause du tonnerre ? »
Richard renverse les gens comme des petits soldats de plomb. Il terrifie en s’amusant. Un citoyen, inquiet de l’âge tendre du prince héritier, murmure : « Malheur au pays gouverné par un enfant ». Richard tue aussi les enfants. Quand ceux qui gouvernent ne se gouvernent plus, que faire ?
« Le tout est d'être prêt », dit Edgar à la fin. « Ripeness is all ». Comment traduire ? Être « dispos », « sage », « mûr » le moment venu ? Pour vivre et pour mourir ? Pour faire face.

Gérard Lieber

La scénographie

Au commencement, il y a l’idée d’une grande feuille de papier blanc, un peu courbe, tombée par hasard sur la scène.
Comme si l’histoire du Roi Lear s’écrivait sur cette feuille par le corps et la parole des acteurs.
L’histoire de Richard III s’écrit avec du sang dans un monde noir et labyrinthique.
Inventer donc une scénographie à deux visages ; la lande du Roi Lear balayée par le vent et la pluie et le palais des crimes de Richard III.
Pour réunir ces deux univers dans le même espace j’ai imaginé un grand pont courbe tenant de la feuille de papier pour la forme (légèreté) et du métal (dureté) pour le fond.
Ouvragé comme une grille, ce dispositif permet, suivant la lumière, de figurer une plaine, une prison, un extérieur ou les souterrains du château.
C’est ce jeu entre le vide et le plein, le clos et l’ouvert que doit permettre cette scénographie, espace mental, loin de la citation historique pour que la parole de Shakespeare mette en question notre époque, tout aussi troublée que la sienne.

Gérard Didier

La musique

J’ai pris le parti, dans tous les spectacles que j’ai créés, sauf à de très rares occasions, de commander une musique originale, à Marc Marder, Stephen Warbeck, Ghislain Hervet, Luc Sabot par exemple, et donc c’est une des rares fois où j’utiliserai une musique existante. J’ai choisi Le concerto pour violon et Le concerto pour violoncelle de Chostakovitch. Ce sont des œuvres qui sont depuis longtemps avec moi, dans ma tête, des très grands chefs-d’œuvre de la musique du XXème siècle. Chostakovitch a beaucoup écrit de musique pour la scène, c’est lui qui a écrit la musique du Roi Lear, le film de Gregori Kozintsev.
Sa musique est très expressive, elle n’est pas anecdotique, elle raconte des histoires, des atmosphères, des ambiances. Elle est si expressive que l’on a vraiment l’impression d’entendre quelqu’un parler quand on l’écoute. Elle est à la fois très écrite conceptuellement, elle laisse donc peu de chose au hasard, mais elle a une puissance d’expression incroyable et pour ces deux pièces la musique de Chostakovitch était une nécessité presque, et je ne trouverai probablement pas si facilement un musicien contemporain qui puisse avoir cette puissance-là.
Dans ces deux œuvres, des grands solos de violon et violoncelle, émanent une violence ou une douceur absolument incroyables. Cela me paraissait tellement théâtral que, depuis toujours, j’ai eu envie d’être avec cette musique-là pour ces deux spectacles.

Il y a la version que j’adore de David Oïstrakh pour le violon, et de Rostropovitch pour le violoncelle, qui sont les dédicataires de ces deux concertos. Ils ont fait des enregistrements historiques de ces œuvres, malheureusement ce sont des enregistrements difficiles à utiliser. Ils sont en mono, avec beaucoup de bruits parasites, alors on continue à chercher. Probablement allons-nous nous orienter vers des versions où l’instrumentiste est au premier plan. Je pense à la version d’Han-Na Chang, pour le violoncelle, car elle est vraiment forte, et pour le violon, à celle d’Hillary Hahn, une grande virtuose.

Jean-Claude Fall, entretien avec Gérard Lieber, juin 08, extrait

Le Roi Lear
De William Shakespeare
Mise en scène Jean-Claude Fall

Richard III
De William Shakespeare
Mise en scène Jean-Claude Fall

Scénographie Gérard Didier
Dramaturgie Gérard Lieber
Costumes Marie Delphin, Gérard Didier
Lumières Martine André, Jean-Claude Fall
Musique Dimitri Chostakovitch
Arrangement vocal dans Richard III Luc Sabot
Chant Roxane Borgna, Zachary Fall, Philippe Laboual
Son Serge Monségu
Vidéo Laurent Rojol
Assistants à la mise en scène Marc Baylet et Stéphane Laudier
Texte français Le Roi Lear Jean-Claude Fall
Traduction Richard III Jean-Michel Déprats - Éditions Gallimard

Avec

David Ayala  (Richard III, Edgar)
Jean-Claude Fall  (Lear, Grey)

Marc Baylet  (Rivers, Brakenbury, Lord Maire, France), Jean-Claude Bonnifait  (Hastings, Kent…), Thomas Espinosa  (Richard Duc d’York), Zachary Fall  (Edouard Prince de Galles), Julien Guill  (Catesby, Albany), Grégory Nardella  (Tyrrel, Cornouailles…), Patrick Oton  (Stanley, Gloster), Alex Selmane  (Buckingham, Oswald)

Et les comédiens de la troupe du Théâtre des Treize Vents :
Roxane Borgna (Lady Anne), Isabelle Fürst (la Reine Margaret, Mistress Shore, Gonéril), Fanny Rudelle (la Reine Elisabeth, Régane), Luc Sabot (Clarence, Richmond, le Roi Edouard, Edmond), Christel Touret (la Duchesse d’York, Cordélia, Le fou)

Création

Production Théâtre des Treize Vents / Centre Dramatique National de Montpellier Languedoc-Roussillon

Création 2008