Costa le Rouge

De Sylvain Levey . Mise en scène Julien Bouffier

Raconte-moi une histoire

Costa est un enfant qui passe beaucoup de temps avec son grand-père. Il aime l’écouter lui raconter ses histoires de pionniers, de commencements, de « comment c’était avant ».

Papé transmet ainsi à son petit-fils les valeurs qui lui ont permis de rester debout pour affronter ce monde qui marche sur la tête et qu’il est sur le point de quitter. La figure du Papé n’est pas seulement garante de l’histoire d’une vie, d’une société, elle est aussi celle qui nourrit l’imaginaire. Mais que restera-t-il de cette mémoire orale lorsque Papé sera parti ?

Papé pourrait être cet acteur agonisant du Chant du Cygne de Tchekhov qui ne différencie plus ses histoires de théâtre et le réel. Il est à lui seul le théâtre entre conte et documentaire.

C’est évidemment cela que je veux raconter : comment un enfant se construit-il dans un monde où le virtuel est tous les jours plus fascinant et le réel toujours plus âpre ?
Est-ce que le théâtre, la télé, les jeux vidéos peuvent aider l’enfant à réagir, à s’investir physiquement dans le monde ?

Quel est l'être qui marche sur quatre pattes au matin, sur deux à midi et sur trois le soir ?

L’énigme du sphynx posé à Œdipe

Costa : Elena Ivanovna Popova c’est pas une princesse tu dis et Davidovich n’est pas un prince tu dis aussi.
Tu dis de toutes les manières les princes n’existent pas les princesses pareil c’est du folklore et puis voilà et que les rois ça fait longtemps qu’ils ne sont plus rois que personne n’est le roi personne et c’est comme ça tu dis je sais tu dis ça papé j’aime j’aime quand tu dis tout ça tu me dis que dans la vraie histoire c’est pas une patate mais une golden une pomme bien rouge mais tu dis que toi tu préfères la pomme de terre rapport à tes ancêtres que la pomme de terre c’est mieux c’est plus proche de ce que tu es et que la grenouille c’est toi qui dis ça parce que dans la vraie mais tu dis vraie ça veut dire quoi ? dans la fausse vraie histoire y’a pas de grenouille pas du tout même les grenouilles c’est dans les contes pour les petits enfants mais tu dis que tout ça c’est pareil après tout raconte moi des histoires papé raconte moi encore des histoires fais moi rire fais moi peur fais moi trembler fais moi pleurer si il le faut chante moi des chansons j’adore quand tu me chantes tes chansons de ceux qui veulent changer le monde papé tes chansons que tu dis qu’elles peuvent plus faire grand chose mais que au fond du cœur elles donnent encore chaud papé On s’en fout après tout de la vraie histoire du début de début de la chose qui fait qu’on est ici sur cette terre moi j’aime tes histoires à toi celles que tu inventes le sourire aux lèvres et les yeux plein de malice que comme si tu avais mon âge exactement alors papé ce Davidovich avec sa faucille et son marteau ? Papé réponds-moi.

Pères et enfants

Etre un homme est le travail d’une vie. Sylvain Levey nous propose trois points de vue : l’enfant, le père et celui qui a la plus grande partie de sa vie derrière lui.

Quitter le monde, mourir, demande au Papé de réussir à mettre un point final à tout ce qu’il a entrepris, à s’expliquer, à pardonner. Une fois son grand-père disparu, Costa va devoir apprendre à grandir seul, son père étant trop occupé à travailler pour vivre.

Ce père qui perd le sien, ce père qui a perdu son guide doit pourtant continuer à conduire son fils, Costa. Mais Pa, le père, a un contentieux avec Pape qu’il n’a pas réglé. Il n’a pas réussi à défendre les valeurs que son père portait. Il a baissé les bras comme de nombreux adultes confrontés à un sombre quotidien. Comment ce père peut alors transmettre à son fils les valeurs que lui-même a préféré oublier pour continuer à se regarder en face ?

Et c’est ici que le texte de Sylvain Levey rejette tout défaitisme, toute noirceur, car Costa, entre sa naïveté d’enfant et le monde imaginaire que son Papé lui a légué, prend la vie à bras le corps. Il a faim d’aventures, de découvertes et d’humanité.

« Nous n’avons rien à perdre, qu’un monde à gagner »

A travers cette fable intime, c’est du monde que Sylvain Levey nous parle, la transformation d’une société, d’un territoire, où le béton investit nos vies. Il avait été commandé à Sylvain Levey un texte qui s’ancrait dans la Seine-Saint-Denis et il a répondu par une œuvre universelle. En effet, loin de s’enfermer dans une régionalisation, il réussit à parler des énergies qui sous-tendent ce territoire, et qui font échos à toute notre société. Qui peut dire qu’il n’existe pas où il habite des problèmes de transmissions, d’identités ?

Pour raconter cette histoire d’hommes, de transmission sur trois générations, nous avons cherché à associer l’image documentaire à la poétique du plateau de théâtre.

Nous avons filmé les villes qui sont partenaires de cette aventure théâtrale, tenté d’y trouver des similitudes, des identités propres. Ces images seront le cadre, le monde dans lequel évolue Costa, celui de l’enfant dans la Cité et de ses mondes qu’il s’invente au gré des passages piétons, dallages, vitrines. Le plateau de théâtre, qui sera le réceptacle de ces projections, est l’espace de l’intime, du lieu de vie de Costa et de sa famille, un appartement dans lequel vivent trois générations. Quand Sylvain Levey nous raconte l’histoire de Papé, c’est celle d’un espace de vie qui se rétrécit. Ce paysan qui vient travailler la terre, s’installe dans une maison qui sera détruite pour construire un immeuble et finit par emménager chez son fils.

Un écran/boîte fait face au public, à la fois façade d’immeuble, chambre de Costa et diaphragme d’appareil photographique qui emporte notre regard vers des contrées plus lointaines. Comme tout habitant d’immeubles, nous avons la tentation de regarder chez le voisin ce qui s’y passe. C’est cette position de voyeur que nous proposons au public sauf qu’ici nous entendrons ce qu’ils se disent. Nous serons chez eux et en même temps à notre place de spectateur conscient du monde qui nous réunit et avide d’histoires pour nourrir nos imaginaires.

Pa : Je n’avais pas le choix.
Papé : On a toujours  le choix fiston.
Pa : Plus maintenant.  
Papé  : C’est toi qui te le dis ça.
Pa : Faut bien payer le loyer.    
Papé : Je sais.
Pa : J’avais vingt ans.   
Papé : Justement.
Pa : Tu dis ça mais toi aussi tu.  
Papé : Je n’avais pas le choix
Pa : Tu vois.   
Papé : Coulait à flot le ciment. Les immeubles qui poussent comme des champignons, les nationales les autoroutes qui sortent de terre à n’importe quelle saison, les rails qui poussent plus vite que les légumes. Pouvaient plus pousser les patates avec tout ça. Fallait vendre.
Pa : Tu y a cru aussi à tout ça papa.  
Papé : Fais pas très beau pour un jour de deuil n’est-ce pas fiston.  
Pa : Café ?  
Papé : Un dernier pour la route.

Costa le Rouge
De Sylvain Levey
Mise en scène Julien Bouffier

Vidéo Laurent Rojol et Julien Bouffier
Lumières Christophe Mazet
Scénographie Emmanuelle Debeusscher
Univers sonore Eric Guennou

Avec

Rachid Akbal, Nicolas Vallet, Jean-Claude Fall

Création

Production Compagnie Adesso e sempre
Avec le soutien de Région Languedoc-Roussillon, Département de la Seine-Saint-Denis
Coproduction Espace 1789 de Saint-Ouen, Espace Jacques Prévert d’Aulnay-sous-Bois, Le Forum / scène conventionnée de Blanc-Mesnil, Le Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec, Ville de Pantin, Théâtre Jean Vilar de Montpellier
La Compagnie Adesso e sempre est subventionnée par le Ministère de la Culture / DRAC Languedoc-Roussillon au titre des compagnies conventionnées, la Région Languedoc-Roussillon, le Conseil Général de L’Hérault, la Ville de Montpellier

Création le 27 janvier 2011