Dors mon petit enfant

De Jon Fosse . Mise en scène Jean-Claude Fall

Personnage 1
Où sommes–nous

Personnage 2
Je n'en sais rien

Personnage 1
Tu dois bien le savoir
tu dois bien savoir quelque chose

Personnage 2
Mais je ne sais pas
je n'en sais rien
Bref silence
Nous sommes peut-être
il s'interrompt

Personnage 3
à l'écart
Moi non plus
Silence
Moi non plus je ne sais pas où nous sommes
Silence
Mais quelle importance
Quel intérêt de savoir où nous sommes

Personnage 2 à Personnage 1
Mais je

Personnage 1 l'interrompt
Toi tu es déjà venu ici

Personnage 3
Moi aussi je suis déjà venu ici
j'ai toujours été ici
même quand je n'étais pas ici
j'étais ici
Je suis à ma place
dirais-je presque

La pièce

Trois personnes, trois figures, trois anges sont quelque part, nulle part, hors du temps et pourtant ici et maintenant, ils essaient de comprendre, de se rassurer, d’apaiser…

Dors mon petit enfant est un magnifique texte poétique, métaphysique et énigmatique. Il présente des personnages hors du monde (pas encore nés, ou morts peut-être). Aux interrogations sur la question d’« être » il donne une réponse inattendue, déplacée et surprenante, comme un coup de théâtre aussi léger qu’un effleurement d’ailes.

Jean-Claude Fall

Les « mouvements » des personnages sont réduits au minimum. Les phrases clés sont, comme un leitmotiv dans une œuvre musicale, souvent répétées. Ainsi Fosse crée au théâtre ce qu'on appelle au cinéma des gros plans et des ralentis. Sauf que Fosse n'utilise pas ces moyens d'une façon ponctuelle. Il en fait son style.

L’auteur

Jon Fosse est né en 1959 à Haugesund sur la côte ouest de la Norvège. Il a écrit plus de vingt livres, notamment des romans mais aussi de la poésie avant de commencer à écrire pour le théâtre. D'abord par pure nécessité économique et puis, encouragé par son premier succès, avec une passion grandissante. Intensifier le rapport entre la scène et les spectateurs, créer quelque chose de bouleversant en opérant avec un minimum de moyens, voilà son programme.
Il est traduit en français depuis 1998 : Et jamais nous ne serons séparés, Melancholia, L’enfant, Le nom
Il a obtenu plusieurs prix littéraires, dont le prix Ibsen en 1996.

Au théâtre, en tout cas dans le théâtre tel que je le pratique, on peut utiliser le silence, le non-dit, ce qu’il y a entre les mots. J’ai souvent le sentiment que ce qu’il y a de plus important dans mes pièces, c’est ce qui n’est pas dit. Pas les mots, mais ce qui est derrière les mots, entre les mots, ce qui est présent de manière invisible : voilà de quoi il s’agit. Et dans une bonne mise en scène, on arrive à voir cette présence invisible. On voit comment elle détermine les personnages et l’action. C’est peut-être étrange pour un écrivain de dire que les mots ne sont pas ce qu’il y a de plus important.
(…)
Je suis peut-être enfin devenu un vrai auteur dramatique dans la mesure où je pense maintenant que des dialogues plus ou moins hésitants peuvent mieux évoquer les anges qu’un langage où les anges sont explicitement désignés. (...) La signification est une malédiction, l’absence de mots nous sauve, disait le poète norvégien Tor Ulven.

Entretien avec Terje Sinding, 9 décembre 2001

La figure de l’ange

Aussi curieux que cela puisse paraître, les pièces de Jon Fosse dégagent une lumière. Une lumière très particulière qui rappelle celle des peintres scandinaves. Une lumière blafarde, comme à l’occasion d’une éclipse de soleil, qui, néanmoins, fait clairement apparaître les contours des personnages et des objets. Le langage simple et répétitif, qui révèle la solitude hantée des humains, tout comme l’isolement dans l’espace et le temps au ralenti font de ses pièces des instants de grande émotion, où l’auteur atteint le but qu’il s’est fixé : « créer des moments où un ange est en train de passer sur scène. »

L’Arche Éditeur, in Catalogue

Le garçon
Je pense aux enfants qui ne sont pas encore nés

La fille Riant
Oui, c’est normal

Le garçon
Oui

La fille
Oui

Le garçon
Oui, je pense
qu’il y a un endroit où les enfants
sont réunis avant de naître
où les enfants sont dans leurs âmes
Et pourtant ils se parlent entre eux
à leur manière
dans leur propre langage d’anges
Le garçon regarde la fille, il sourit
Et ils se demandent où ils vont atterrir
Car ce n’est pas eux qui le décident
Et voilà qu’on décide où ils doivent aller
Pour chaque enfant l’un après l’autre
on le décide
Moi j’irai en Norvège
dit un enfant
[…]
Tous ceux qui ne sont pas nés sont dans un ciel
où se trouvent tous ceux qui ne sont pas nés
Là ils se tiennent tranquilles et impatients
Oh comme ils sont impatients
[…]
Car ceux qui ne sont pas nés sont aussi des hommes
Tout comme les morts sont des hommes
Si on veut être un homme
il faut penser que les hommes
ce sont tous ceux qui sont morts
tous ceux qui ne sont pas nés
et tous ceux qui vivent maintenant

Jon Fosse, Le Nom - L’Arche Éditeur

A propos de l’enfance

Je m’appelle Kristoffer.
J’ai huit ans et je suis au cours élémentaire.
Le soir quand je suis couché je reste souvent éveillé et je pense. Quand je ne pense pas je lis souvent Mickey.
Maintenant je suis dans mon lit et je pense. Dans le salon j’entends mon papa marcher. S’il entre dans ma chambre il va sûrement me dire qu’il faut que je dorme, car demain je dois aller à l’école, va-t-il dire. Alors je dirai que je vais d’abord lire un peu Mickey avant de m’endormir. D’accord, dira mon papa, mais il ne faut pas que je tarde trop à m’endormir, sinon j’aurai sommeil demain à l’école, dira-t-il.

Je m’appelle Kristoffer, et j’ai huit ans.
Tout à l’heure je pensais à l’univers.
L’univers, c’est quelque chose que je n’arrive pas à comprendre.
Je n’arrive pas à comprendre comment il peut être infini, car tout a une fin, tout a un bord, à un endroit ou à un autre.
Mais si l’univers a une fin, qu’est-ce qu’il y a après l’endroit où il finit ? Peut-être rien, mais qu’est-ce que c’est, rien ? Car rien ne peut être rien, tout de même ? Je ne comprends pas, et je pense tout le temps à l’univers.
C’est pour ça que j’ai envie d’appeler mon papa. Il faut que je lui pose des questions sur l’univers.

Je suis au cours élémentaire, et je n’aime pas les choses que je n’arrive pas à comprendre. Ça me fait peur. (…)

Il faut que j’appelle mon papa.
- Papa, je crie. - Papa.

- Oui, qu’y a-t-il Kristoffer ? répond mon papa.
- J’ai peur, dis-je.
- Je viens, crie mon papa.
Ça fait du bien d’entendre mon papa crier qu’il va venir. (…) Mon papa est là dans l’ouverture de la porte de ma chambre.
Mon papa a toujours les cheveux ébouriffés. Il a un livre à la main. Tous les soirs mon papa est en train de lire, me dis-je.
- J’ai peur, papa, dis-je.
- De quoi ? dit-il.
- De rien en particulier, dis-je.
- Ça ne sert à rien d’avoir peur, dit mon papa.
- J’ai peur quand même, dis-je, puis je pense que mon papa dit le mot rien comme si c’était un mot tout à fait ordinaire, aussi ordinaire que le mot papa, ou le mot chaise. Mais c’est un mot impossible, qui rend possibles toutes sortes de choses qui font peur.
- J’ai peur, papa, dis-je.
- De quoi as-tu peur encore ? dit mon papa.
- Je pense à l’univers, dis-je.
- À l’univers ? dit mon papa.
Je fais oui de la tête.

Mon papa était là dans l’ouverture de la porte, mais voilà qu’il entre dans ma chambre et qu’il s’assied sur le bord de mon lit.
Mon papa me caresse les cheveux. Ça fait du bien quand mon papa me caresse les cheveux.

Je vois mon papa ouvrir le livre qu’il tient dans l’autre main. Alors qu’il me caresse les cheveux d’une main et qu’il regarde le livre qu’il tient dans l’autre main, mon papa dit qu’il ne sert à rien d’avoir peur. Il est là, dit mon papa. Et maintenant il faut que je dorme, dit mon papa. Demain je dois aller à l’école, et si je ne me dépêche pas de m’endormir j’aurai sommeil demain, dit-il.
- Mais j’ai peur, dis-je.
- À cause de l’univers ? demande mon papa, sans lever les yeux de son livre.
- Oui dis-je.
Alors mon papa referme le livre, s’allonge sur mon lit, se glisse sous ma couette et met son bras autour des mes épaules.

- Ça ne sert à rien d’avoir peur de l’univers, dit mon papa.
- Non, mais je n’y comprends rien, dis-je. - Soit il y a un bord là-bas, et alors l’univers finit après ce bord, mais alors qu’est-ce qu’il y a après l’endroit où ça finit ? Soit il n’y a pas de bord, et alors il continue à l’infini, mais ce n’est pas possible que ça  continue comme ça.
Mon papa m’entoure les épaules de son bras, et il me regarde.
- Moi aussi j’ai beaucoup pensé à ça, dit mon papa.
- Et maintenant tu n’y penses plus ? dis-je.
- Plus beaucoup. Ça ne sert à rien d’y penser. De toute façon on ne peut pas comprendre. Moi non plus je ne comprends pas. Il y a beaucoup de choses qu’on ne comprend pas. Mais je crois que j’ai compris pourquoi je ne comprends rien à l’univers. C’est parce que nous, les humains, nous avons une certaine manière de penser, et nous ne pouvons pas tout comprendre avec notre manière de penser. C’est parce que nous sommes des humains que nous ne comprenons pas, à mon avis.
Et j’ai lu des livres d’un homme qui s’appelle Kant, et après les avoir lus j’ai un peu mieux compris pourquoi je n’arrivais pas à tout comprendre. Il y a des choses que nous ne comprenons pas à cause de notre manière de penser.
Quand tu seras grand, toi aussi tu pourras lire des livres de Kant, tu pourras étudier la philosophie si tu en as envie. Ça, tu pourras le faire à l’université.
- C’est pour les gens qui aiment penser, ça ? je demande. Mon papa fait oui de la tête.
- Mais moi je n’aime pas penser, dis-je.

- Si c’est vrai qu’on ne peut pas savoir si l’univers a une fin, ou s’il continue, si les deux sont possibles, alors il y a beaucoup de choses qui sont possibles.
Mon papa me regarde, il fait oui de la tête, et je vois qu’il ouvre grands les yeux.
- Tu es un garçon intelligent, toi, dit mon papa.

Je suis couché contre le bras de mon papa. Il dit que je suis un garçon intelligent. Mais maintenant il faut vraiment que je dorme, dit-il. Autrement j’aurai sommeil demain à l’école. (…)
- Bonne nuit alors, dit mon papa, puis il sort de ma chambre, et il laisse la porte entrouverte.
Je me trouve un vieux Mickey, et je me dis que c’était Kant qu’il s’appelait, l’homme dont mon papa m’a parlé. Kant, ça veut dire bord en norvégien. Drôle de nom Kant.

Kant de Jon Fosse - Conte traduit par Terje Sinding

Dors mon petit enfant
De Jon Fosse  
Mise en scène Jean-Claude Fall

Décor, lumières et costumes Martine André, Marie Delphin, Gérard Didier, Gérard Espinosa, Jean-Claude Fall, François Guille des Buttes
Traduction Terje Sinding - L’Arche Éditeur

Avec

Roxane Borgna, Isabelle Fürst, Christel Touret

Création

Production Théâtre des Treize Vents / Centre Dramatique National de Montpellier Languedoc-Roussillon

Spectacle créé à Montpellier en mai 2003, dans le cadre du festival Saperlipopette, voilà Enfantillages !